Le roi de la bravade
Le peintre américain Kehinde Wiley affiche à la ville une attitude distinguée et nonchalante et se livre tout entier dans ses tableaux aux couleurs vives
Vêtu d'un costume vert menthe, le nez chaussé de lunettes design rectangulaires, Kehinde Wiley semblerait presque sorti de l'une de ses propres toiles pop art aux dimensions généreuses. L'artiste, qui possède le charisme intellectuel d'un Warhol, a été rendu célèbre par sa réinterprétation des œuvres des grands maîtres tels que Le Titien ou Gainsborough, dont il revisite les toiles en y introduisant des personnages modernes et exclusivement masculins. Le résultat visuel qui s'impose alors à l'œil pourrait se définir succinctement en ces termes : « un rappeur au pays des dandys ». Mais voilà que Kehinde Wiley nous dévoile aujourd'hui pour la première fois une série de portraits représentant des femmes, plus précisément des Afro-américaines aux traits très expressifs.
Le peintre, né à Los Angeles, affiche une attitude douce, gracieuse et décontractée. Presque trop décontractée, pourrait-on dire. Mais là est peut-être tout son art, sa tactique pour vendre ses allusions critiques à l'égard de notre société, fortement présentes dans nombre de ses œuvres. Kehinde Wiley aime à recouvrir le fond de ses tableaux d'ornements et de motifs floraux, à travers lesquels il essaie de communiquer ce qui l'occupe au premier chef : le pouvoir et la domination, thème central de l'histoire de l'humanité. On peut véritablement considérer cet ancien étudiant de Yale comme un artiste en vogue : il a en effet exposé à la Deitch Gallery (très « hype » mais désormais fermée) et compte parmi les collectionneurs de ses œuvres le photographe David LaChapelle. Pour la couverture du tout nouvel album de Santigold Master of My Make-Believe, Kehinde Wiley a réalisé le portrait de la chanteuse en lui conférant entre autres les traits d'un homme. Nous avons rencontré Kehinde Wiley juste après l'effervescence du vernissage de son exposition An Economy of Grace, actuellement visible à la Sean Kelly Galerie, dans le quartier de Chelsea à New-York.
Tu recherches dans la rue les personnages de tes tableaux et tu les invites ensuite à poser pour toi. Selon quels critères les choisis-tu ?
Tout se passe de manière très spontanée et intuitive.
Les personnes que tu abordes se laissent-elles facilement convaincre ?
En fait, j'emporte toujours avec moi un catalogue d'exposition, qui sert en quelque sorte de justificatif à mon projet. Aux Etats-Unis tout particulièrement, où devenir célèbre peut aller aussi vite que la préparation d'une soupe instantanée, chacun semble être en attente d'être découvert. Les choses sont radicalement différentes au Brésil par exemple, en Afrique occidentale ou au Sri Lanka où j'ai ressenti dans ces pays une certaine peur chez les gens, n'étant peut-être qu'un simple mécanisme d'autoprotection. Dans tous les cas, il est intéressant d'observer comment des cultures urbaines variées viennent s'intégrer dans mes castings de rue.
Comment est née la collaboration avec le directeur créatif de Givenchy, Riccardo Tisci, qui a travaillé avec toi sur la nouvelle série ?
Dans la culture française et britannique du portrait, il est courant que les modèles revêtent de nouveaux vêtements, spécialement confectionnés pour l'occasion. Les tenues joue alors un rôle narratif très important dans la genèse de la toile. J'ai eu envie de renouer avec cette démarche. Je tenais donc à travailler avec une personne capable de comprendre le caractère dramaturgique du vêtement. Riccardo et moi avons passé une après-midi entière, à arpenter le musée du Louvre. Nous avons longuement discuté mode et histoire de l'art, et en sommes ainsi arrivés à évoquer la Madame Récamier de David et son look néoclassique, qui nous plaisait à tous deux.
En ce qui te concerne, quel a été le plus grand défi à relever ?
Montrer les femmes d'une manière différente. Par cette approche, je souhaite également remettre le thème de la beauté au cœur du débat. Dans mes œuvres, je m'étais jusqu'ici penché sur la reconnaissance et l'interprétation de la masculinité en rapport avec le pouvoir. C'est pourquoi, dans mes toiles, les éléments décoratifs exagérément présents accaparent le regard. Ils incarnent une sorte de « surmaturité » de ce qui a été communément admis jusqu'ici.
Et quel effet cela fait-il de peindre des femmes pour une fois ?
(rires) En fait, il n'y a pas vraiment de différence.
Tu as aussi participé à la réalisation de la couverture du nouvel album de Santigold…
Santi et moi sommes de bons amis et je suis totalement fan d'elle. Nous avons eu cette occasion très rare de pouvoir travailler ensemble autour d'un projet personnel. Une sorte de parenté esthétique et spirituelle nous relie, si j'ose dire. L'aspect de performance qui est présent dans sa musique venait tout à fait à la rencontre de mes propres représentations.
A quoi fait référence la couverture de l'album ?
A une autre perception de sa propre personne, mais à bien plus que cela encore. Elle nous parle aussi et surtout des possibilités qui nous sont données de ne jamais nous laisser enfermer. Je crois que c'est comme cela ou à peu près que l'on devient maître de l'imagination.
Comment définirais-tu l'époque dans laquelle nous vivons ?
Dans mes œuvres, je me suis souvent exprimé sur notre société de surconsommation, son côté « bling bling » et cette espèce de vulgarité qui caractérise notre culture. Il est encore plus intéressant de comparer notre culture et celle des dernières années du rococo français. Les mêmes phénomènes se reproduisent et n'ont rien perdu de leur signification. Mon travail est tout à la fois une critique et l'aveu de ma propre part de responsabilité. La peinture de chevalet européenne entretient des liens étroits avec la notion de domination des autres mais révèle aussi la faculté de faire naître le merveilleux avec un pinceau et quelques couleurs. Je bouscule cette vieille tradition tout autant que je la vénère.
Te souviens-tu de ta toute première œuvre peinte ?
Dans la Bibliothèque Huntington en Californie, on peut voir deux portraits : Pinkie, la fillette en robe rose, de Thomas Lawrence et Blue Boy de Thomas Gainsborough. Dans ma jeunesse, j'ai souvent copié ces deux œuvres. Et aujourd'hui, de nombreuses années plus tard, je perçois le lien qui existe entre elles et ma production actuelle.
Plus d'information :
Plus d’informations sur les œuvres d'art :
2: Juliette Recamier, 2012. Oil on linen. Painting: 72 x 96 inches (182.9 x 243.8 cm), framed: 82 1/2 x 106 1/4 inches (209.6 x 269.9 cm) © Kehinde Wiley / Copyright: Sean Kelly Gallery, New York
3: Princess Victoire of Saxe-Coburg-Gotha, 2012. Oil on linen. Painting: 96 x 72 inches (243.8 x 182.9 cm), framed: 106 3/8 x 82 inches (270.2 x 208.3 cm) © Kehinde Wiley / Copyright: Sean Kelly Gallery, New York and The Two Sisters, 2012. Oil on linen. Painting: 96 x 72 inches (243.8 x 182.9 cm), framed: 106 3/8 x 82 inches (270.2 x 208.3 cm) © Kehinde Wiley / Copyright: Sean Kelly Gallery, New York
4: Mary Little, Later Lady Carr, 2012. Oil on canvas. Painting: 30 x 24 inches (76.2 x 61 cm), framed: 38 1/4 x 32 3/8 inches (97.2 x 82.2 cm) © Kehinde Wiley / Copyright: Sean Kelly Gallery, New York and Treisha Lowe, 2012. Oil on linen. Painting: 96 x 72 inches (243.8 x 182.9 cm), framed: 106 3/8 x 82 inches (270.2 x 208.3 cm) © Kehinde Wiley / Copyright: Sean Kelly Gallery, New York
5: The Virgin Martyr St. Cecilia, 2008, 101.5” x 226.5”, Oil on canvas © Kehinde Wiley / Courtesy of Sean Kelly Gallery, New York, Roberts & Tilton, Culver City, California, Rhona Hoffman Gallery, Chicago and Galerie Daniel Templon, Paris
6: Santos Dumont - the Father of Aviation III (O Christo Redentor), 2009, Oil on canvas © Kehinde Wiley / Courtesy of Roberts & Tilton, CulverCity, California
7: The Chancellor Seguier on Horseback, 2005. Oil and enamel on canvas, 108" x 72" © Kehinde Wiley
8: After Sir Joshua Reynolds' "Portrait of Samuel Johnson", 2009, Archival inkjet print on Hahnemühle fine art paper, 30" x 24.5" and Kern Alexander Study I, 201. Oil on paper, 53" x 40" © Kehinde Wiley
9: Terence Nance III, 2011. Oil on canvas, 28" x 21.5" and After Sir Anthony Van Dyck's "La Roi A La Chasse", 2009. Archival inkjet print on Hahnemühle fine art paper, 30" x 24.5" © Kehinde Wiley
10: Christian Martyr Tarcisius, 2008. Oil on canvas, 83.9" x 180" © Kehinde Wiley


