Corps d’avenir
Les visions qu’a Lucy McGrae du corps humain sont tout aussi hybrides et multiples que son parcours personnel. Pour définir sa personnalité ainsi que son travail, l’artiste a inventé le concept de « Body architect »
14 années de danse classique, des études d’architecture et deux ans dans un Design Research Labor, voilà les étapes franchies par Lucy McRae, cette jeune artiste originaire d’Australie dont Amsterdam est la patrie d’adoption.
Sa manière sans complexe et instinctive de traiter le corps comme média déconcerte, provoque et attire. On croirait presque que ses œuvres au look high-tech réalisées avec des matériaux low-tech essaient de visualiser l’évolution humaine, voire de l’anticiper. Les corps façonnés par McRae forment de nouvelles silhouettes humaines, la peau devient la texture d’un nouveau média, le tout compose un ensemble puissant.
Ses travaux englobent tour à tour la photographie, la performance et le film, semblant toujours à la recherche des frontières floues qui séparent les corps matériels de l’espace qui les entoure. Avec cette architecture du corporel, McRae examine, de façon ludique mais aussi implacable parfois, l’existence de l’homme à l’ère technologique. Ce sont des projections du mélange fusionnel entre corps et technique ; peut-être également des visions d’un avenir qui n’est pas si lointain ? Nous nous entretenons avec Lucy, juste après ses courtes vacances dans le sud de la France, pour nous assurer un tour d’horizon de ce monde corporel unique en son genre.
Comment décrirais-tu ton travail avec le corps humain ?
Je travaille souvent sans en être vraiment consciente, parce que je commence en général avec les choses qui m’entourent. Ma manière de travailler est donc plutôt inventive. Tout ce qui me passe entre les mains, je le transforme en autre chose. J’aime l’idée de métamorphoser quelque chose de connu en un objet complètement différent. Mon point de départ, c’est ainsi souvent mon propre corps dans un espace.
Tu as un parcours très multidisciplinaire. Est-ce un avantage pour toi ?
Mes parents sont enseignants et récemment, ils m’ont raconté que les enfants se filment mutuellement avec leurs iPads en cours de natation pour analyser leur technique. Dans le même temps, ils peuvent aussi faire un montage de ces différents enregistrements pour obtenir un petit film. Ces enfants grandissent pour devenir des entraîneurs sportifs ou des réalisateurs potentiels. Quand j’étais jeune, on n’avait pas encore tout ça. On devait se spécialiser dans un domaine et j’ai toujours pensé que c’était un véritable fardeau. Avant, on me demandait souvent ce que je faisais dans la vie : « Etes-vous designer industriel ou designer interactif ? » Et je répondais « Rien de tout cela - je suis un hybride ». Naturellement, cette catégorie n’était pas acceptée, c’est pour cela que j’ai inventé le concept de Body Architect, qui résume toutes mes expériences hybrides. Je crois que c’est plutôt un avantage pour les créatifs d’aujourd’hui de ne pas se spécialiser – c’est excitant.
Peux-tu nous donner un exemple de ce que peut devenir un corps, à ton sens ?
Un jour, j’ai vu un documentaire sur la manière dont, à l’avenir, nous serions à même de programmer notre biologie. J’ai donc commencé à réfléchir à la façon dont de nouveaux produits pourraient modifier notre corps et mener à de nouveaux formats corporels. Que se passerait-il par exemple si nous pouvions développer nos odeurs corporelles ? Quelles seraient les répercussions sur notre manière de communiquer ou de trouver un partenaire ? C’est ainsi que j’ai développé l’idée d’un parfum que l’on peut avaler – une pilule cosmétique qui répand une certaine fragrance par l’intermédiaire de la peau, dès que nous transpirons. Notre corps devient vaporisateur. Je pense que la peau est une plateforme très excitante pour de nouveaux développements. Je m’intéresse à la manière dont la technologie fusionne avec le corps et à ce que cela change à notre essence.
Tes travaux séduisent par leur look numérique obtenu par des moyens analogiques. Comment obtiens-tu un tel look ?
A un moment donné, je voulais avoir un effet de flou comme dans Photoshop, mais sans avoir recours à la technique CGI. Ce qui me fascine, c’est le défi qui consiste à créer des effets numériques de manière analogique. En ce moment, je travaille par exemple à Canberra, en Australie, à une installation en verre faite de miroirs. L’idée, c’est de créer une boule kaléidoscopique qui reflète son intérieur vers l’extérieur, sans fin. Cette architecture démultiplie ensuite le sentiment corporel de la personne qui se place devant l’installation. Je veux éveiller un sentiment de curiosité et de gaité, tel qu’on l’a connu devant les miroirs des fêtes foraines. Ceux-ci n’utilisent aucune technique ou logiciel, ce ne sont que nos propres mouvements devant les miroirs qui distordent nos corps, les étirent ou les fragmentent. Je pense qu’il y a bien des moyens low-tech de transformer le corps, par la pure intuition humaine, par exemple. Ce sont ces deux volets qui m’intéressent, en somme : la technologie et l’intuition humaine.
Comment décrirais-tu la structure de ta propre vie ?
(Rires) Très déstructurée ! Même si j’ai quelques habitudes, c’est plutôt un oxymore. J’ai grandi avec la danse classique et l’athlétisme. Le sport est donc un thème de mon travail. Et quand je réalise un grand projet, j’ai tendance à pratiquer le sport avec rigueur. Ces deux pôles opposés, le sport et le travail, m’aident à surmonter le quotidien.
Lucy est TED Fellow et elle a présenté ses travaux à la TEDx in Long Beach.
Plus d’infos sur : www.lucymcrae.net


